GENS (cf PEINTURES SUR KRAFT ET TOILES)
Demande à des femmes et des hommes de ton entourage de poser pour toi. Suspend le temps avec eux. Déshabille-les, mais surtout, ne les viole pas, ne fait pas d’eux des objets de voyeurisme, ne cherche pas à savoir leurs ragots, la taille de leurs bites, de leurs seins, ni ce qu’ils ont mangé le matin. Laisse-les venir quand ça se présente, avec leurs corps, leurs humeurs, avec leurs lumières. Laisse les composer avec cette lumière et celle de la pièce, un instant, une immensité. Saisi ces instants bruyants/silencieux, ombragés/paisibles,pressés/tranquilles et tout à la fois. Chacun réagi à sa manière face au protocole que je mets en place. Certain(e)s n’ont rien préparé à l’avance, s' abandonnent, se présentent comme si c’était simple, banal, quotidien. D’autres préfèrent plutôt l’intimité, la discrétion, le secret. La surprise naît de la liberté que chacun et chacune prend par rapport à ce protocole. Pas toujours assis, nus parfois, ou dévêtus, de dos, apprêtés, lisant, avec ou sans musique, avec des temps de pose courts, ou de longues pauses plutôt, en parlant, en discutant pas vraiment comme d’habitude autour d’un café, dans le silence parfois, surtout quand je suis tendue, que mes pinceaux et ma main s’énervent de ne pas y arriver, de mal saisir. Bref, je rencontre une seconde fois des gens que je connais déjà, et je fais ce constat rassurant et très beau, qu’il y a mille manières de se présenter à quelqu’un qui va vous représenter, qu’il y a mille façons de s’asseoir, de placer ses mains, de poser son regard...
LIEUX (cf PHOTOS)
Je rêve ces peintures sur les murs de la ville pressée, comme un appel à la désobéissance, un appel au refus de la norme. Je les rêve au cœur d’une forêt, dans une maison, l’hiver, sur une autoroute l’été, dans une rave party, sur un passage piéton, accrochées à un pont... Précaires face à la pluie, le vent, la lumière du soleil, le vol, l’accident. Je rêve que ces femmes et ces hommes choisissent ces lieux, comme on choisirait un vêtement pour une occasion.
Après avoir retravaillé la peinture seule, sans le modèle, je place donc chaque toile ou kraft dans un lieu choisi par la personne et fait des photos in situ. Le plaisir que les modèles prennent à trouver un emplacement est une vraie récompense. Je me promène ainsi, avec mes modèles enroulé(e)s sous le bras, dans ces lieux où sinon, je ne serai peut-être jamais allée.
L’accrochage est une sorte de vernissage durant lequel j’ installe puis photographie la peinture dans son contexte, moment de solitude, moment durant lequel je suis prête à observer les réactions des anonymes qui passent, à accueillir leurs critiques, à entrer dans une maison vide, ou à rencontrer la personne qui l’habite, à écouter le son des enceintes ou le chant des oiseaux.
Je fais tout mon possible pour que mon travail soit un lieu de liberté. Quoiqu’on en dise, par ces temps secoués et étranges, la liberté est un bijou, à la portée de tous, certes, mais également un bijou convoité, pas si évident à saisir.